26 avril 1741 : Clairaut rapporteur :
Mrs Pitot et Clairaut lisent le rapport suivant de memoire de Mr de Voltaire sur les forces vives. Nous avons éxaminé par ordre de l'Academie un memoire de Mr de Voltaire, intitulé : Doutes sur la mesure des forces motrices, et sur leur nature. Ce memoire contient deux parties : La premiere est une exposition abregée des principales raisons qui ont été données pour prouver que les forces des corps en mouvement, sont comme leurs quantités de mouvement, c'est à dire comme les masses multipliées par les simples vitesses, et non par les quarrés, comme le pretendent ceux qui reçoivent la théorie des forces vives. Les raisons que Mr de Voltaire rapporte ne sont pas avancées comme des demonstrations, ce sont simplement des doutes qu'il propose, mais les doutes d'un homme eclairé, qui ressemblent beaucoup à une decision. Nous n'entrerons point dans l'examen de cette premiere partie, parce que l'auteur ne paroit y avoir eu en vuë que de rendre les plus fortes raisons qui ont été données contre les forces vives, d'une maniere assés claire et assés abregée pour que les lecteurs peussent se les rappeller promptement. Dans la seconde partie Mr de Voltaire considere la nature de la force. Comme il a conclu que la force motrice n'est autre chose que le produit de la masse par la simple vitesse, il n'admet point de la distinction entre les forces mortes et les forces vives. Lorsque l'on dit que la force d'un corps en mouvement differe infiniment de celle du corps en repos, c'est suivant lui, comme si l'on disoit qu'un liquide est infiniment plus liquide quand il coule, que quant il ne coule pas. Il dit ensuite que si la force n'est autre chose que le produite de la masse par la vitesse, elle n'est précisement que le corps lui même agissant ou prêt à agir, et il rejette ainsi l'opinion des philosophes qui ont cru que la force étoit un être à part, une substance qui anime les corps et qui en est distinguée, que la force residoit dans les êtres simples appellés monades etc. Mr de Voltaire remarquant comme plusieurs l'on deja fait que la quantité de mouvement augmente dans plusieurs cas, et étant toûjours convaincu que la force n'est autre chose que la quantité de mouvement, il demande si les philosophes qui ont soutenu que la conservation d'une même quantité de force dans la nature, ont plus de raison que ceux que ceux qui voudroient la conservation d'une même quantité d'espèces, d'individus, de figures etc. Il demande ensuite si de ce qu'un corps élastique qui en choque un plus grand, lui communique plus de quantité de mouvement, et par consequent selon lui plus de force qu'il n'en avoit, il ne s'ensuit pas évidemment que les coprs ne communiquent point de force, en sorte que la masse et le mouvement ne suffisent pas pour la communication du mouvement, il faut encore l'inertie sans laquelle la matiere ne resisteroit pas, et sans laquelle il n'y auroit nulle action. Mr de Voltaire croit encore que l'inertie, la masse et le mouvement ne suffisent pas, il pense qu'il faut un principe qui tienne tous les corps de la nature en mouvement, et leur communique incessamment une force agissante, ou prête d'agir, et ce principe doit être, selon lui, la gravitation, soit qu'elle ait une cause mécanique, soit qu'elle n'en ait pas. La gravitation, continue t'il, ne peut pas non plus satisfaire à tous les effets de la nature, elle est très loin d'expliquer la force des corps organisés, il leur faut encore un principe interne comme celui du ressort. Mr de Voltaire termine son memoire, en disant que puisque la force active du ressort produit les mêmes effets que toute force quelconque, on en peut conclure que la nature qui va souvent à differents buts par la même voye, va aussi au même but par differents chemins ; et qu'ainsi la veritable physique consiste à tenir le registre des operations de la nature, avant que de vouloir tout asservir à une loy générale. De toutes les questions difficiles à approffondir que renferme les deux parties de son memoire, il paroît que Mr de Voltaire est au fait de ce qui a été donné en physique, et qu'il a lui même beaucoup medité sur cette sciences (PV 1741, pp. 124-126).
Abréviation
- PV : Procès-Verbaux, Archives de l'Académie des sciences de Paris.